Les impérialismes n'ont jamais disparu, affirme l'historien Florian Louis

L'invasion russe de l'Ukraine a entraîné des pertes humaines massives et des déplacements de population.
L'impérialisme n'a pas disparu en 1991, il s'est simplement réorganisé
L'historien Florian Louis remet en question la conviction occidentale que l'impérialisme était mort avec la fin de la Guerre froide.
Mark

Quand l'historien dit que l'idée de la fin de l'impérialisme était « ethnocentrique », qu'est-ce qu'il veut dire exactement?

Mimi

Il veut dire que l'Occident s'est raconté une histoire où sa propre expérience — le déclin de l'empire britannique, français, etc. — représentait la fin de l'impérialisme en général. Mais pendant ce temps, la Russie, la Chine, et même les États-Unis continuaient à poursuivre des logiques d'expansion et de domination. L'Occident ne voyait pas ces projets comme impérialistes parce qu'ils ne correspondaient pas à l'image historique qu'il connaissait.

Luke

Mais attendez — est-ce que Louis dit que Trump, Poutine et Xi Jinping utilisent le mot « impérialisme » pour décrire leurs propres actions? Ou est-ce que c'est l'historien qui applique rétrospectivement cette catégorie?

Mimi

C'est l'historien qui applique la catégorie. Aucun de ces dirigeants ne se décrirait comme impérialiste. Mais Louis argue que les logiques sous-jacentes — l'expansion territoriale, la domination d'autres peuples, le redessinage des frontières — sont fondamentalement les mêmes que celles de l'impérialisme classique.

Mark

Donc l'ouvrage réexamine quatre siècles d'histoire pour montrer que c'est un continuum, pas une rupture?

Mimi

Exactement. Du XIXe siècle à aujourd'hui, il y a une persistance de ces logiques. Elles changent de forme, de rhétorique, de justification, mais le cœur reste le même.

Luke

Mais comment on mesure ça? L'invasion de l'Ukraine est clairement impérialiste au sens classique. Mais les « visées » de Trump sur le Groenland — est-ce qu'on sait si c'était une politique sérieuse ou une provocation? Et les revendications chinoises sur Taïwan, c'est compliqué par le fait que Taïwan a une histoire politique très particulière.

Mimi

C'est vrai que les formes varient. Mais Louis dirait probablement que la constante est l'affirmation d'une domination — qu'elle soit militaire, économique ou politique — sur des territoires ou des populations que d'autres considèrent comme souverains.

Mark

Et l'ouvrage propose quoi comme réponse? Comment on sort de cette logique impérialiste?

Mimi

L'ouvrage ne propose pas de solution. Il propose une clarification historique. Comprendre que l'impérialisme n'a pas disparu, c'est déjà une forme de lucidité.

Luke

Mais il faut noter que tout cela repose sur la définition de « l'impérialisme » que Louis utilise. Si on la définit différemment — par exemple, comme l'expansion coloniale formelle — alors les conclusions changeraient. C'est un choix interprétatif, pas une vérité objective.

  • Trois puissances majeures — la Russie, la Chine et les États-Unis — poursuivent simultanément des logiques d'expansion territoriale et d'influence qui démentent l'idée d'un monde post-impérial.
  • L'invasion russe de l'Ukraine, avec ses centaines de milliers de morts et ses millions de déplacés, constitue la manifestation la plus brutale de cette réalité que l'Occident avait refusé d'anticiper.
  • L'historien Florian Louis diagnostique un biais de perception profond : en ne reconnaissant plus l'impérialisme que sous ses propres traits, l'Occident a cessé de le voir là où il prospérait.
  • Un ouvrage collectif réexaminant quatre siècles d'histoire mondiale propose une correction de perspective : l'impérialisme est une force persistante qui mue, non un phénomène révolu.
  • La question qui se pose désormais est celle de la lucidité collective — savoir si les démocraties occidentales sont prêtes à nommer ce qu'elles observent pour mieux y répondre.

Depuis la chute de l'Union soviétique, l'Occident s'est bercé de l'illusion que l'impérialisme appartenait au passé — une conviction que les événements récents, de l'invasion de l'Ukraine à la convoitise américaine sur le Groenland, viennent brutalement démentir. L'historien Florian Louis, co-directeur d'un nouvel ouvrage collectif publié aux éditions PUF, soutient que cette croyance n'était pas une vérité universelle mais un angle mort ethnocentrique : l'Occident avait confondu la fin de son propre impérialisme avec la fin de l'impérialisme tout court. L'histoire, rappelle-t-il, ne s'est pas arrêtée en 1991 — elle a simplement changé de visage et de protagonistes.

Les trois dernières années ont mis à nu une illusion tenace : celle selon laquelle l'impérialisme avait disparu avec la décolonisation et l'effondrement soviétique de 1991. Un ancien président américain qui convoite le Groenland et le Canada, une Chine qui réaffirme ses droits sur Taïwan, une Russie qui envahit l'Ukraine à grande échelle — ces réalités ont forcé une réévaluation douloureuse d'une conviction largement partagée en Occident.

Florian Louis, historien et co-directeur de l'ouvrage « Histoire mondiale des impérialismes du XIXe au XXIe siècles » publié aux éditions PUF avec Nicolas Beaupré, identifie à la racine de cette illusion un biais ethnocentrique : l'Occident avait pris la fin de son propre impérialisme pour la fin de l'impérialisme universel. Pendant ce temps, d'autres puissances poursuivaient sans interruption leurs projets d'expansion et de domination, simplement hors du champ de vision occidental.

L'invasion russe de l'Ukraine offre l'exemple le plus cru de cette persistance. Elle n'est pas une anomalie mais l'expression directe d'une ambition impérialiste classique : annexion de territoires, domination d'une population, redessinage des frontières par la force. Le prix humain — des centaines de milliers de morts, des millions de déplacés, des villes rasées — est celui d'une logique que l'Occident s'était convaincu d'avoir définitivement enterrée.

Les revendications chinoises sur Taïwan et les ambitions américaines sur l'Atlantique nord s'inscrivent dans la même continuité, chacune exprimée dans le langage et les formes de son époque. Ce que propose l'ouvrage, c'est une correction de regard : reconnaître que l'histoire ne s'est pas arrêtée, qu'elle s'est réorganisée autour de nouveaux acteurs, et que voir le monde tel qu'il est exige d'abord d'abandonner l'illusion qu'il est tel qu'on aurait voulu qu'il soit.

Les trois dernières années ont offert un spectacle géopolitique qui aurait dû sembler anachronique : un ancien président américain qui convoite le Groenland et le Canada, une puissance chinoise qui réaffirme ses droits historiques sur Taïwan, une Russie qui lance une invasion massive en Europe de l'Est. Ces événements ont forcé une réévaluation fondamentale d'une conviction largement partagée en Occident — celle selon laquelle l'impérialisme était mort avec la décolonisation et l'effondrement de l'Union soviétique en 1991.

Florian Louis, historien et co-directeur du nouvel ouvrage « Histoire mondiale des impérialismes du XIXe au XXIe siècles » publié aux éditions PUF, rejette cette narration rassurante. L'idée même que les impérialismes avaient disparu à la fin de la Guerre froide, affirme-t-il, reposait sur une perspective profondément ethnocentrique — une vision du monde construite depuis le point de vue occidental, qui confondait la fin de l'impérialisme européen classique avec la fin de l'impérialisme tout court.

Cette distinction est cruciale. Pendant que l'Occident se racontait une histoire de progrès linéaire et de fin de l'histoire, d'autres puissances poursuivaient des logiques d'expansion territoriale et d'influence qui n'avaient jamais vraiment cessé. La Russie n'a jamais abandonné son projet d'hégémonie régionale. La Chine a maintenu vivante sa revendication sur Taïwan. Et les États-Unis, loin de se retirer de la scène mondiale, ont continué à projeter leur puissance selon des modalités qui, bien que différentes des empires du XIXe siècle, répondent aux mêmes logiques fondamentales : l'expansion, le contrôle des territoires stratégiques, la domination des sphères d'influence.

L'ouvrage co-dirigé par Nicolas Beaupré et Louis propose une relecture de quatre siècles d'histoire mondiale à travers le prisme de l'impérialisme, non pas comme un phénomène révolu mais comme une force persistante qui change de formes. Les ambitions de Trump sur l'Atlantique nord — ses tentatives de négociation autour du Groenland et du Canada — ne sont pas des excentricités d'un homme politique isolé. Elles reflètent une continuité de la pensée impérialiste américaine, simplement exprimée dans le langage du XXIe siècle.

L'invasion russe de l'Ukraine, lancée à grande échelle en 2022, offre peut-être l'exemple le plus brutal et le plus direct de cette persistance. Elle n'est pas une anomalie historique mais l'expression crue d'une ambition impérialiste classique : l'annexion de territoires, la domination d'une population, le redessinage des frontières selon la volonté d'une puissance dominante. Les centaines de milliers de morts, les millions de déplacés, les villes rasées — tout cela est le prix humain d'une logique impérialiste qui, contrairement à ce que l'Occident s'était persuadé, n'avait jamais vraiment quitté la scène mondiale.

La revendication chinoise sur Taïwan fonctionne selon une logique similaire, bien que moins violente pour l'instant. Elle repose sur une vision de l'ordre régional dans lequel Pékin exerce une domination naturelle et incontestée. Cette vision n'est pas nouvelle ; elle est l'héritière directe des conceptions impérialistes chinoises qui remontent à des siècles.

Ce que Louis et ses co-auteurs proposent, c'est donc une correction de perspective. L'impérialisme n'a pas disparu en 1991. Ce qui a disparu, c'est la capacité de l'Occident à le reconnaître comme tel, parce qu'il ne portait plus son propre drapeau. Voir clairement le monde tel qu'il est — un monde où plusieurs puissances poursuivent simultanément des projets impérialistes — exige d'abandonner cette illusion ethnocentrique et de reconnaître que l'histoire n'a pas pris fin, qu'elle s'est simplement réorganisée autour de nouveaux acteurs et de nouvelles formes.

L'idée que les impérialismes avaient disparu en 1991 était ethnocentrique
— Florian Louis, historien
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