L'Afrique lance sa propre agence de notation pour défier les géants mondiaux

Construire une architecture financière souveraine
L'économiste Ejigayhu Tefera résume l'enjeu fondamental de l'AfCRA face à la réduction de l'aide occidentale.
Mark

Pourquoi maintenant ? Pourquoi l'Afrique n'a-t-elle pas créé cette agence plus tôt ?

Mimi

Le projet a été lancé en 2017, mais il a fallu du temps pour le structurer. Et franchement, le contexte politique a changé. Avec la réduction de l'aide américaine et européenne, l'Afrique n'a plus le luxe d'attendre.

Luke

Mais attendez—22 pays sur 54 n'ont pas de notation du tout. Comment l'AfCRA va-t-elle les évaluer si les grandes agences les ont ignorés ?

Mimi

C'est justement le point. L'AfCRA aura une présence physique sur le continent, une compréhension locale. Elle pourra évaluer des pays que Moody's ou Fitch ne jugent pas rentables à couvrir.

Mark

Et les investisseurs vont faire confiance à ces nouvelles notes ?

Mimi

C'est la vraie question. L'agence dit qu'elle ne cherche pas à donner des notes plus favorables, juste plus précises. Mais convaincre Wall Street sera difficile.

Luke

Le rapport du PNUD parle de 74,5 milliards de dollars de surcoût. C'est une estimation d'une seule source. On ne sait pas vraiment comment ce chiffre a été calculé.

Mimi

C'est vrai, mais même si le chiffre est imprécis, le problème est réel. Les taux en Afrique de l'Est sont trois fois plus élevés qu'en Europe.

Mark

L'AfCRA va-t-elle vraiment changer ça, ou c'est juste un geste symbolique ?

Mimi

Ça dépend de son indépendance réelle et de sa crédibilité auprès des marchés. Si elle devient un simple outil politique, elle échouera.

Luke

Et on ne sait pas encore comment elle sera financée, qui la contrôlera vraiment, ou comment elle gérera les conflits d'intérêts.

Mark

Donc on attend de voir.

Mimi

Oui. Le 7 octobre, c'est le début, pas la fin de l'histoire.

  • Les taux de crédit africains : 7 % en Afrique de l'Ouest, 12 % en Afrique centrale, 14 % en Afrique de l'Est, contre 4 % en UE
  • 22 des 54 pays africains n'ont pas de notation souveraine
  • L'AfCRA sera inaugurée le 7 octobre à Port-Louis, Île Maurice
  • Surcoût estimé des évaluations sévères : 74,5 milliards de dollars annuels selon le PNUD (2023)

Les taux de crédit africains sont 2 à 3,5 fois plus élevés qu'en Europe, avec 22 pays sans notation souveraine et des évaluations jugées trop sévères. L'AfCRA, développée par l'Union Africaine, utilisera une méthodologie adaptée aux réalités locales pour évaluer la solvabilité des États, collectivités et entreprises africaines.

L'Afrique inaugure l'AfCRA, sa première agence de notation de crédit, pour contrer les biais des géants mondiaux et réduire les coûts d'emprunt excessifs qui freinent le développement du continent.

L'Afrique s'apprête à se doter d'un instrument financier qui lui a longtemps manqué. Le 7 octobre, à Port-Louis, capitale de l'Île Maurice, sera inaugurée l'AfCRA, la première agence africaine de notation de crédit. Née d'une collaboration avec l'Union Africaine mais conçue comme une institution indépendante, elle arrive dans un contexte où le continent peine à accéder aux marchés mondiaux à des conditions acceptables.

Le problème qu'elle entend résoudre est chiffré et brutal. Les taux de crédit moyens s'élèvent à environ 4 % dans l'Union européenne, mais atteignent 7 % en Afrique de l'Ouest, 12 % en Afrique centrale et 14 % en Afrique de l'Est. Ces écarts ne sont pas le fruit du hasard. Parmi les 54 pays du continent, 22 n'ont jamais reçu de notation souveraine des grandes agences internationales. Les autres, dans leur majorité, se situent entre les notes B et C, catégories réservées aux crédits très risqués ou proches du défaut, tandis que les pays européens affichent en moyenne des notes A ou A+, symboles d'une qualité de crédit supérieure. Un rapport du Programme des Nations unies pour le développement publié en 2023 a chiffré le surcoût de ces évaluations jugées trop sévères : 74,5 milliards de dollars annuels pour le continent, soit l'équivalent de 80 % des besoins annuels d'investissement en infrastructures.

Les trois géants mondiaux de la notation—Moody's, Fitch et Standard & Poor's—sont tous américains et peu présents en Afrique. S&P et Moody's ne possèdent chacun qu'un bureau sur le continent, à Johannesbourg. Fitch n'y est pas représentée du tout. Cette absence physique s'accompagne, selon les critiques, d'une compréhension insuffisante des réalités locales. Ejigayhu Tefera, économiste éthiopienne qui a participé à l'élaboration du projet AfCRA, explique que l'évaluation du risque comprend deux dimensions : la capacité factuelle à rembourser, mesurable par des données, et la volonté politique de le faire, un élément intrinsèquement subjectif. Cette seconde dimension exige une connaissance fine de l'économie et de la politique locale, capable d'anticiper les événements futurs. C'est précisément cet aspect, affirme-t-elle, qui a été négligé en Afrique.

L'AfCRA ne prétend pas remplacer les agences existantes. Son ambition est d'offrir une notation alternative, utilisant une méthodologie légèrement différente, mieux adaptée aux réalités africaines. Elle sera la première agence à évaluer simultanément la solvabilité des États, des collectivités locales et des entreprises à l'échelle continentale. Le projet a été lancé en 2017, mais son inauguration intervient dans un contexte géopolitique nouveau. L'aide américaine au continent s'est réduite drastiquement, tandis que l'Union européenne a recentré ses investissements sur sa propre défense. L'Afrique, face à des besoins colossaux de capitaux—dus à ses ambitions de développement, sa croissance démographique et les enjeux climatiques—doit construire une architecture financière plus autonome.

Tefera insiste sur un point : l'AfCRA n'a pas pour objectif de produire des notes artificiellement favorables. Son rôle est de fournir une information précise et fiable, capable de refléter la réalité des économies africaines et de faciliter leur accès aux marchés internationaux. C'est dans cette optique que l'agence a été pensée comme indépendante, bien que développée par l'Union Africaine. Son succès dépendra de sa capacité à convaincre les investisseurs mondiaux que ses évaluations offrent une vision plus juste du risque africain—ni gonflée par la méconnaissance, ni biaisée par des intérêts politiques. Les semaines et mois suivant son lancement diront si elle peut effectivement réduire le coût de l'emprunt pour les États et les entreprises du continent, ou si elle restera une institution symbolique, incapable de rivaliser avec le poids des trois géants établis.

Notre but n'est pas de nous substituer aux agences internationales existantes, mais d'apporter une notation alternative en utilisant une méthodologie légèrement différente, capable de mieux refléter la réalité des pays africains
— Ejigayhu Tefera, économiste éthiopienne ayant participé à l'élaboration du projet
L'Afrique a un besoin colossal de capitaux en raison de ses ambitions de développement, de sa croissance démographique et des enjeux climatiques. C'est pourquoi nous devons construire une architecture financière souveraine
— Ejigayhu Tefera
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